ÉTAT D’ESPRIT

« […] la culture donne à l’homme la capacité de réflexion sur lui-même. C’est elle qui fait de nous des êtres spécifiquement humains, rationnels, critiques et éthiquement engagés. C’est par elle que nous discernons des valeurs et effectuons des choix. C’est par elle que l’homme s’exprime, prend conscience de lui-même, se reconnaît comme un projet inachevé, remet en question ses propres réalisations, recherche inlassablement de nouvelles significations et crée des œuvres qui le transcendent »

Déclaration de Mexico – Unesco – 1982

Chahuts, tentative de description claire et précise en un nombre de mots limités et blabla de circonstance inévitable pour qui veut nous connaître

Le nom même de l’Association, Chahuts, invite à la controverse, à la discussion, aux prises de position diverses et variées. Il n’est cependant pas plus violent que ça : un chahut signifie un mouvement, une agitation, un remue-ménage. Le cœur de notre travail, c’est de soulever des questions. En tant qu’opérateur culturel, nous nous devons de proposer la dissection des problématiques du monde dans lequel nous vivons, mais ce n’est pas nous qui apportons les réponses. Elles sont amenées par les personnes avec qui nous travaillons, qu’elles soient artistes, collectivités, associations ou personnes en leur nom propre. Ces réponses sont donc multiples, et parfois contradictoires. Nous considérons que notre démarche tient plus de la mise en commun de ces paroles, pour tenter de construire un espace de discussion, de rencontre et d’échange. En vérité, nous avons bien peu de certitudes, et cette posture nous conduit plus au doute et aux nuits blanches. Nous acceptons de nous tromper et nous le faisons régulièrement, parce qu’il n’y a qu’en prenant des risques qu’il est possible d’avancer.

On peut donc dire de l’association qu’elle est un « opérateur ». C’est juste, dans le sens où elle travaille essentiellement sur de la coopération entre les gens, en passant par de la co-construction avec eux. Bon. Bonjour le jargon. Pour faire simple et partir du début de l’histoire, disons que ce qui nous intéresse, c’est la question de la responsabilité au monde. C’est pour cela que nous nous inscrivons dans le champ des arts de la parole, et ainsi que nous le décrivons :
– l’artiste est auteur, il porte sa propre parole.
– il est en adresse directe au public, on ne fait pas semblant de croire que tel-le comédien-e est tel personnage pendant le spectacle, c’est bien lui ou elle, l’artiste, qui s’adresse à nous, à poil, comme disent les slameurs.
– il produit des images mentales par le biais des mots. Sans décor, avec la puissance et la magie de ses histoires et/ou de ses dispositifs, il nous embarque et c’est à nous, spectacteur-trices, de faire la moitié du chemin avec notre propre vécu. Exemple (soyons didactique) : l’artiste dit « on est dans une cuisine », eh bien nous allons nous imaginer nous-même la cuisine, avec notre propre sensibilité, vécu, lien avec les cuisines. (NB : on peut remplacer dans l’exemple les pièces de la maison si cela aide à visualiser la chose).

Voilà donc des paramètres pour décrire un champ disciplinaire, les arts de la parole, que nous nous amusons à détourner et à ne pas appliquer dès que nous en avons l’occasion. Parce que la question de l’étiquette disciplinaire nous intéresse assez peu, qu’on la trouve obsolète, parce que ce qui nous intéresse davantage, c’est la posture de l’artiste et sa démarche. Et quel pas de côté il nous fait faire par rapport au monde, comment il nous permet de le regarder autrement, de modifier, d’enrichir notre rapport à lui et aux autres.

C’est profondément dans ces valeurs que nous nous inscrivons. Celles du partage, du collectif, de l’invention ensemble, du respect et de l’écoute de la singularité de chacun, de la tentative de fabrication de terrains communs. C’est pour cela que le festival n’est pas un catalogue de spectacle, que nous essayons d’inventer, autour des propositions artistiques, plein de moments faits de réflexion, d’émotion et de fête. Ce sont des mots simples, un peu candides peut-être, mais notre candeur, c’est une des choses que nous entretenons précieusement, comme la remise en question de nos habitudes ou la recherche de la pertinence et du sens que nous pouvons trouver aux choses. Bon, on n’est pas des baba-cools non plus hein.

Bref, en tout cas, l’idée c’est : comment sortir de la frénésie actuelle des saisons de spectacle toujours plus grosses, du temps qui manque pour accueillir les artistes, le public (parce qu’à ce moment-là il s’agit bien de public et non de personnes), des équipements-coquilles-vides, de la tyrannie du chiffre, de l’épuisement des équipes, de la perte de sens générale, de la montée en puissance de l' »offre culturelle », de la fin du monde programmée ?

Et si un des endroits de résistance à cette course à l’échalote, c’était prendre le temps, construire des projets sur deux-trois ans, y associer des personnes (de la conception du dispositif à sa réalisation), se permettre de se tromper, de « rater mieux », comme dit Beckett, et être autant attentif au processus qu’à la réalisation des choses ?

Avec chaque personne et chaque structure, nous tentons d’avancer dans la co-construction : qui tu es, qui je suis, est-ce qu’on a quelque chose à faire ensemble ? Nous avons la même posture avec nos partenaires institutionnels et privés. Nous aurions pu choisir la voie de la radicalité : nous préférons (ceci sans aucun jugement de valeur) celle de la discussion, de la tension parfois avec ceux qui ont un rôle public, qui ont été élus ou nommés, que nous respectons pour cela comme des interlocuteurs évidents, élus par le peuple (oh tiens, en voilà un joli mot oublié !). Cela n’est pas toujours simple, cela nous occasionne beaucoup d’endroits de réflexion, de discussion, mais c’est ce qui est passionnant et qui fait partie de notre travail d’opérateur de la société civile : interroger, à notre endroit, à notre toute petite échelle, entre modestie et conviction, les rouages du monde dans lequel nous vivons.

DÉMARCHE

L’éthique et l’équité dans les échanges : la posture de l’association

Dans sa vision des choses, l’association privilégie une relation horizontale, que ce soit avec les artistes, les partenaires culturels et sociaux, les collectivités et les élus qui mettent en œuvre une politique culturelle. Elle refuse l’idée d’un subventionneur comme guichet de banque et préfére à cela l’idée que chacun, à l’endroit de ses compétences, se situe dans l’échange et la construction ensemble.

Dans un profond respect pour la démocratie et la république, l’association souhaite inventer avec ceux et celles qui mettent en place des politiques culturelles et réfléchir avec eux à l’adéquation de ses actions avec ces politiques. Il n’est pas ici question de formater le projet mais bien au contraire d’ouvrir la voie à la discussion, en acceptant d’emblée qu’il puisse y avoir des points de désaccord, d’achoppement et que c’est justement de ceux-ci que naîtront de part et d’autres remise en question, réflexion, puis recherche d’un vocabulaire et d’un terrain communs. Cette posture, l’association la souhaite aussi avec l’ensemble de ses interlocuteurs : populations, collectivités et institutions, artistes, associations de terrain…

Chahuts affirme haut, fort et sur la durée, sa volonté de travailler au plus proche « du terrain » c’est à dire avec différents partenaires (culturels, associatifs et socio-éducatifs).
La richesse de cette pluralité a pour objectif la construction collégiale de projets qui génèrent la circulation des idées et des compétences entre personnes et structures, entre quartiers, entre générations.

Les projets peuvent prendre différentes formes (accompagnement aux sorties aux spectacles, rencontres avec des artistes, ateliers d’expression et/ou d’écriture, compagnonnage, ateliers participatifs…) et s’appuient sur la réalité des différents territoires dans lesquels l’association Chahuts évolue. A travers ses actions d’impulsion, de coordination, d’accompagnement, de valorisation et d’évaluation de projets, l’association veille à l’articulation des idées de chacun vers une construction commune portée par tous, avec les responsabilités partagées.

Il s’agit donc de créer des liens entre les gens dans l’objectif de renforcer :

  • l’estime de soi
  • l’implication de chacun avec ses compétences individuelles au service d’un collectif
  • la rencontre avec autrui pour une plus grande ouverture au monde
  • l’émancipation individuelle ou collective
  • la conscience de la dimension culturelle de chaque initiative
  • le désir de découvrir et/ou de s’impliquer dans des propositions artistiques
  • la curiosité à « pousser de nouvelles portes » qu’il s’agisse de lieux culturels ou socio-culturel, d’espaces publics et même de lieux privés
  • l’envie de transmettre ses idées, ses convictions

Tout comme à ses débuts, l’association ne s’implantait pas arbitrairement sur le quartier Saint Michel, mais au contraire était née d’une volonté de plusieurs acteurs professionnels du territoire, en 2014 son travail, sa méthode d’approche de la co-construction s’appuie de plus en plus sur l’existant en continuité. Les projets qui émergent font l’objet d’un diagnostic de terrain et ne s’imposent pas comme des choses en plus. Ils sont pensés sur la durée pour évoluer avec l’environnement dans lequel ils s’inscrivent. Ils viennent en écho à une réalité de l’ici et maintenant.
De l’élaboration à l’évaluation en passant par la réalisation des projets les partenaires sont soit issus des structures culturelles ou associatives, soit des personnes agissant en leur nom propre ou encore des artistes en compagnonnage.

Un rapport aux territoires et à ceux qui les font vivre

Il s’agit pour l’association d’être au plus près des différents protagonistes qui font vivre le territoire (professionnels, habitants, usagers, artistes…), d’aller à leur rencontre régulièrement pour faire simplement connaissance ou se re-raconter les projets. Ainsi confronté aux richesses existantes, aux difficultés et parfois aux freins rencontrés, il est plus aisé de susciter une adhésion pour une véritable co-construction.

Il s’agit également de sortir du quartier pour aller se nourrir à l’extérieur, sur le département, la région, au niveau national et international et confronter ainsi les expériences des uns et des autres. De ces inspirations, l’association peut alors partager des nouveautés et/ou renforcer des débuts d’idées et éventuellement entrevoir de nouvelles perspectives.

Dans les deux cas, l’association a à cœur de s’intéresser à différents corps de métiers, à différents points de vues. Pour cette raison, elle côtoie, dans l’élaboration des différents projets, des partenaires d’horizons professionnels très éclectiques et s’appuie également sur des choix artistiques pluridisciplinaires.

Une relation entre l’association et ses différents partenaires

Il est très important que les projets impulsés par l’association ne soient pas vécus par les partenaires potentiels comme une source de travail supplémentaire. Pour cette raison, l’association s’attache au cours de ses rencontres à faire des connexions entre les projets qu’elle amorce et les projets présentés par les uns et les autres. C’est d’ailleurs également souvent une occasion de faire le lien entre plusieurs structures pour mobiliser ainsi plus de force en présence. L’association rencontre régulièrement ses partenaires pour évaluer à quel(s) endroit(s) les passerelles entre les structures sont faisables.

De part et d’autre, il n’y a jamais aucune obligation de travailler ensemble. Ainsi plusieurs fois par an, l’association et les partenaires se donnent la même règle du jeu: se poser la question de la pertinence de la collaboration au cours de diverses réunions (CLIP, réunions de bilan, rendez-vous « de curiosités », déjeuners informels…) dont le caractère final peut-être très différent mais qui permet d’avoir une opinion plurielle. En tous cas, pas de projet imposé ni même proposé clé en main de part et d’autre. Une véritable co-construction et mise en commun des compétences de chacun est privilégiée pour renforcer la qualité du projet. Cette façon de procéder permet la mise en relief des différents regards portés sur le monde et leur mise en commun ouvre des perspectives nouvelles pour l’enrichissement de chacun.

Des expérimentations en prise directe avec les gens

A travers ses projets, l’association s’intéresse aux gens en tant qu’individus quelque soit leur fonction sociale. Il s’agit de travailler avec eux, habitants du monde qui ont un regard sur celui-ci qui ne demande qu’à s’exprimer. Il s’agit alors de permettre à chacun de trouver des espaces d’expression dans une dimension participative et d’apporter le soutien à l’organisation et la mise en commun.

L’association défend l’idée que les habitants du monde, d’un pays, d’une ville, d’un quartier, d’un immeuble ou d’une maison…, que les populations qui fréquentent un territoire du monde, d’un pays, d’une ville, d’un quartier… ne doivent pas être absents du fonctionnement de la culture, étant de fait eux-même partis prenante de celle-ci.

Ainsi l’association travaille à créer de espaces de décisions, d’expression pour un mieux-vivre ensemble, mais également pour un mieux-être individuellement. Car si l’on prend en compte l’avis, l’expérience de chacun et qu’on le confronte, qu’on le frotte avec d’autres, l’individu ne se positionne plus comme spectateur ou non-spectateur mais s’accorde le droit et la nécessité d’être acteur de sa vie, critique et exigeant.

Cela peut alors prendre la forme

  • d’accompagnements des pratiques amateures à travers des ateliers de pratiques artistiques
  • de mise en place d’ateliers participatifs
  • d’organisation d’espaces de débats formels et informels
  • de sorties aux spectacles, choix et discussions


Tous les projets de l’association sont centrés sur cette participation de part et d’autre avec la même considération, que l’on soit professionnel, artiste ou habitant, chacun apporte sa qualité/faiblesse, sa fragilité/force, pour une créativité toujours en mouvement.


MÉTHODE

Des projets participatifs et innovants

Dans les ateliers participatifs, les personnes sont invités à s’investir individuellement dans un projet collectif auprès d’artistes. La réalisation se construit au cours d’un ou plusieurs rendez-vous, sur un week-end, une semaine, un ou plusieurs mois en fonction des projets. Les projets participatifs sont plus que des ateliers de pratique artistique: ils mettent en valeur une production collective avec la mise en synergie des compétences de chacun avérées ou à révéler.

Ici la notion de collectif, de partage, de découverte, de mise en relation, de créativité, d’invention, de curiosité, de tentative, d’ouverture… sont le fer de lance du procédé. Ils trouvent généralement leur finalité dans le festival Chahuts pour que la production du groupe (constitué de 2 à plusieurs dizaines de personnes, de tous âges, de toutes provenances géographiques) puisse résonner et être valorisée auprès d’un « public » plus large.

Des liens privilégiés entre les artistes et des personnes qui en ont le désir

Chahuts ne se prétend pas être simple facilitateur d’accès à la culture pour que les personnes en sorte enrichies ; au contraire, Chahuts s’attache à regarder la rencontre, les échanges entre la matière artistique et les personnes qui la font aux côtés de ceux qui la découvre, comme un espace potentiel d’enrichissement mutuel.

Chahuts organise la rencontre entre la production artistique d’un ou plusieurs artistes avec une ou des personne-s qui en ont la curiosité dans l’objectif que celle-ci induise la reconnaissance de chaque personne (celle-s qui a-ont fait et celle-s qui découvre-ent) permettant ainsi de faire ensemble un pas de côtés par rapport à un quotidien.

Cela résonne à l’endroit de l’article I de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : «tous les hommes naissent libres et égaux en droit et en dignité ». Exemple : Chahuts a organisé chaque midi du festival des déjeuners entre l’auteur/comédien Hubert Chaperon et un-e inconnu-e. L’objectif étant de permettre à chacun d’échanger sur leur réalité : celle d’Hubert qui en tant qu’artiste s’embarque dans un projet de résidence au long cours dans un quartier et celle de l’habitant ou du travailleur sur ce même quartier.

On se rend compte que lorsque la complicité s’installe, au hasard de la conversation de cet échange provoqué autour d’un repas, chacun peut laisser libre cours :

  • à la possible découverte de savoir-faire personnel ignoré ou enfoui,
  • à l’expression d’une opinion (regard porté sur sa vie, sa ville, la vie, le monde) forgée sur pratique culturelle ancrée dans l’histoire de la personne.
    Ainsi à travers ces rencontres et ce qui s’y passe, c’est à dire ce qui s’y dit, les expériences et les regards des uns nourrissent ceux des autres et ouvrent un possible changement pour chacun.

Chahuts pense que le lien privilégié provoqué entre les artistes et les personnes est un levier pour retrouver l’estime de soi, besoin dont l’artiste n’est pas dépourvu. Au contraire, car sans le regard d’autrui, sa création ne résonne qu’en lui. Il a donc besoin des autres pour prendre du recul, pour trouver de l’objectivité et continuer à avancer même si ce n’est pas sans risque car la création est tout autant un état de force et de fragilité au monde.

Et plus largement, Chahuts est convaincu que dans une société individualiste, portée par la compétition, fragilisée par la course à l’emploi, dans la relation à l’autre (artiste, personne, pair), chacun peut se réclamer d’un besoin de rencontre et de confiance mutuelle. Il s’agit alors par le travail contextuel mené par Chahuts de réinstaurer et/ou conforter de la confiance en soi et de la fierté pour favoriser la créativité. Chahuts affirme que la vie au quotidien a besoin de créativité et qu’elle n’est pas réservée aux artistes. Par contre, la créativité de ces derniers, l’énergie et le temps qu’ils y consacrent, peut si elle est mis en partage avec autrui permettre à chacun de s’ouvrir à autre chose, de transcender « les habitus », les freins que la vie quotidienne impose.

Chahuts défend l’idée qu’il est fondamental de se poser la question du temps que l’on donne, que l’on se donne, que l’on offre, que l’on prend… pour espérer des transformations, des révélations d’individus. Cela suppose d’accepter que les résultats attendus ne soient pas forcément tangibles à la première occasion provoquée (entendons là une rencontre organisée) en terme d’emploi, de santé par exemple. Chahuts se fait donc un point d’honneur à persévérer, à faire preuve d’inventivité, à prendre des risques, à se tromper pour recommencer mieux, et ce en lien avec tous les protagonistes qui font société.

Une attention particulière aux questions de transmission par les ateliers d’éducation artistique, par la médiation éducative

Pour Chahuts, il s’agit de servir de relais d’informations, d’instaurer un espace de dialogue entre individus et de mettre en place un début de relation avec le spectacle vivant, de participer au processus de la découverte d’autrui, de proposer un outil de construction du regard et de la curiosité au monde en partant du principe que chaque individu est capable d’assumer un opinion et de l’exprimer si on lui en donne les moyens.